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Expérience
viscérale et ludique, REC n’est
pourtant pas comme annoncé parfois le film d’horreur
ultime. Un sentiment de déception plane même tant
l’attente, générée par un marketing
viral ultra efficace, aura été énorme. Ceci
dit, pas question d’amoindrir l’impact
émotionnel de ce chef d’œuvre incontestable qui
crée différents niveaux de peur par sa seule mise en
scène. Un postulat qui ne semble pas évident vu le
traitement formel de l’image voulant donner
l’impression d’un reportage non
maîtrisé.
Tandis que le
cinoche de genre bien de chez nous tarde à se renouveler
et/ou accoucher d’œuvres incontournables (en attendant
Martyrs peut être ?), le cinéma
espagnol n’en finit plus de se poser comme le bastion le plus
créatif, iconoclaste et surtout transgressif.
A l’inverse
d’un ciné made in Britain plus porté
sur une hybridation horreur/humour parfaitement recommandable et
maîtrisée (Isolation, Evil
Aliens mais surtout Severance et
Shaun of the dead) seuls The
Descent et Creep se rapprochent du
traitement jusqu’au boutiste et sans concession
opéré par Amenabar, Plaza et Jaume Balaguero. Ces
deux derniers s’associant pour tourner ce qui reste à
ce jour la plus terrifiante et palpable expérience de la
peur sur grand écran. Nul doute que la vision de ce petit
bijou de l’horreur verra ses effets amoindris lors
d’une vision dans son salon douillet. Encore que la
technologie du home-cinéma associée à celle de
la HD offrent de sacrées possibilités. Mais pour une
vision plus analytique de l’œuvre, votre
télé est plus que recommandée tant voir
REC au cinéma n’incite pas à
la réflexion. On se prend le film en pleine figure, une
immersion totale qui s’apparente à un
« ride » sur des montagnes russes. Oui, comme
la promo accompagnant sa sortie l’aura clamée, vous
aurez peur. Très peur même suivant votre degré
d’accoutumance au genre.
Les sensations
étant d’autant plus décuplées
qu’elles sont partagées avec les spectateurs
avoisinants. Une contamination abstraite rendue possible par la
promiscuité d’une salle obscure, lieu de recueillement
collectif par excellence.
Fausse bande réaliste mais vraie mise en
scène
De contamination,
il en est question dans la réalité
diégétique, puisqu’un immeuble du centre-ville
barcelonais va devenir le théâtre d’un drame
horrifique à cause d’un virus infectant peu à
peu toutes les personnes y résidant. Un lieu très
vite isolé et confiné par les autorités
sanitaires et la police afin, sinon d’éradiquer le
virus du moins empêcher sa propagation. Cette mise en
quarantaine étant filmée par une journaliste
télé et son caméraman venus au départ
faire un reportage sur les conditions de travail nocturne
d’une caserne de pompiers. Et voilà tout ce petit
monde piégé à l’intérieur.
Les
premières décisions consistent donc à tenter
de sortir par une fenêtre ou une porte dérobée.
Des actions contrariées par la détermination des
forces de l’ordre au visage indéfini. Nous n’en
verrons que des ombres, des casques sombres ou des figures rendues
floues par les bâches recouvrant chaque sortie. Soit tout
l’arsenal pour donner à cette menace
désincarnée un caractère fantasmatique.
Du registre du
reportage live où il faut combler les séquences
d’inaction (aperçu du standard, des couloirs menant au
dortoir, du réfectoire) on passe dès lors dans le
registre du film de siège. Sauf que désormais,
l’enjeu n’est plus d’empêcher l’Autre
d’entrer mais bien de sortir. Rapidement, les prisonniers
vont donc être confrontés à l’origine de
l’appel des pompiers, soit une vieillarde vivant recluse dans
son appartement. Et ce que l’on prenait pour de la crasse
maculant sa chemise de nuit se révèle être en
fait du sang séché. Mais pas le sien. La zombie se
jetant bientôt sur la première personne venue lui
porter assistance.
Toute
l’intelligence du duo Balaguero/Plaza est là. Avoir
donner un visage à la menace interne quand les forces de
police basées à l’extérieur se bornent
à des formes, des voix ou des sons (pales
d’hélicoptères, mégaphone) renforce la
sensation d’enfermement. De plus, en délimitant la
zone à risque par des bâches opaques, les
réalisateurs figurent l’espace sécurisant par
excellence : la salle de cinéma. En quelques
séquences, ils énoncent clairement que les survivants
ne pourront rien attendre des spectateurs du drame à venir,
qu’ils soient derrière la bâche ou/donc devant
l’écran.
Nous renvoyant
ainsi à notre condition de simple spectateur. Un peu
à la manière de ce qu’expérimente Kojima
avec sa série vidéo-ludique des Metal Gear Solid. Et
ce n’est pas le seul point commun que le film entretient avec
les jeux vidéos, nous y reviendrons.
Et lorsque un
« spectateur », ici un scientifique,
pénètre dans la fiction, c’est pour finir deux
bobines plus tard transformé en zombie ! Le
procédé de personnification est à cet
égard remarquable puisque le scientifique n’est au
départ représenté que par sa combinaison
sanitaire et son masque. Son arrivée
théâtralisée au maximum (un pan du
« rideau » se lève, plans de ses
pieds, de la mallette qu’il tient…) renforce donc la
tension déjà présente. L’espoir
renaît en même temps que son visage se découvre,
soit au moment de son incarnation véritable. Ou comment
susciter deux émotions contradictoires en une courte
séquence.
Maintenant que
les zones sont délimitées, l’action se
focalisera dorénavant sur les protagonistes aux prises avec
des zombies. Après avoir joué la distanciation, le
film nous immerge complètement dans la fiction. Passé
le premier choc du confinement, place au deuxième choc,
celui de la confrontation. Mais avant que tout ne s’emballe,
les réalisateurs prennent le temps de faire monter la
pression au travers des interrogations suscitées par les
premiers évènements. Un climat
délétère qui engendrera suspicion ainsi que la
mise au jour de relents xénophobes. Avant l’Autre,
l’ennemi c’est d’abord soi-même.
The barcelona fear project
Le but
avoué des deux compadre est de foutre une pétoche de
tous les diables avec peu de moyen. Et pour y parvenir, rien de
mieux qu’une caméra de télévision
embarquée, une vision subjective et des acteurs
« amateurs » à la limite de
l’improvisation en roue libre. En somme, inscrire le film
dans une hyper-réalité rendue tangible par ce
procédé de docu-fiction, avec le Projet Blair
witch dans le rétroviseur. Mais si ce dernier
créa son petit effet en 1999, et bien que
bénéficiant d’une réelle mise en
scène malgré ce que peuvent penser ses
détracteurs, le film qui lança le genre est bien
évidemment l’immense Cannibal
Holocaust (1978) de Ruggero Deodato. Au-delà de
scènes gores devenues cultes (la femme empalée) ou
choquantes (les réelles tueries d’animaux), ce film
est le premier à questionner la place du spectateur face
à des images censées être réelles (le
film est l’histoire du montage des rushes d’un
reportage retrouvés dans la jungle). Comment les
appréhender, interroger leur nécessité (les
censurer ou pas). Un véritable travail de
démystification d’images apparemment authentiques par
le biais d’un film de pure fiction. Une analyse qui
n’est possible qu’avec du recul, car aussi bien
Cannibal Holocaust que REC
parviennent à oblitérer toute réflexion par
leur pouvoir immersif. Autrement dit, ces films stimulent avant
tout notre cerveau reptilien, un retour à des
émotions primitives.
Outre les effets
de réel imprimés au film – images
saccadées, prises de son aléatoires, absence de
musique – REC parvient à constamment
justifier ses partis pris esthétiques. Si la journaliste
intime au caméraman de continuer à filmer
malgré tout, c’est pour laisser une preuve de leur
rétention par les autorités et pour témoigner
du drame qui se déroule. L’inverse du grandiose et
pourtant mésestimé Cloverfield
à qui l’on reproche, entre autres, de constamment
capter des images sans que rien ne justifie de le faire. Un film
pourtant aussi expérimental et maîtrisé que
REC. Fin de la parenthèse.
Et afin de
renforcer le sentiment d’urgence et la désorientation
Balaguero et Plaza utilisent toutes les possibilités
techniques offertes pour soumettre la narration. Plans
séquences à la caméra portée, ellipses
causées par l’interruption du tournage, utilisation du
projecteur intégré, de la vision infrarouge ou encore
le travail sur la bande-son avec défaillance du micro, tout
est fait pour nous empêcher de sortir de ce cauchemar
éveillé. Divers registres d’images qui, tout en
permettant de se réapproprier les images type
Dailymotion ou You Tube ayant
proliférées dans l’ombre du cinéma,
accentuent les effets de cette
« réalité » presque
palpable.
Retour motel
Et question
impression de réalité, le rembobinage effectué
en plein milieu de la fiction afin de revoir la mort de la vieille
zombie se pose là. Une scène aussi brillante que
malheureusement non exploitée par la suite mais qui
s’avère intéressante à plus d’un
titre.
D’une
logique implacable - la présentatrice veut être
sûre que la scène est bien « en
boîte » - cette séquence est parfaitement
représentative de l’importance accordée
à l’image dans nos sociétés
contemporaines. L’évènement, la
« mort » de la zombie, ne pourra être
considéré comme réel ou ayant effectivement eu
lieu qu’à partir du moment où l’on (la
journaliste) pourra re-voir jouer la scène. Là
où REC impose cette réflexion par la
puissance de ses images, le Diary of the dead de
Romero se contente de l’exprimer par la voix de ses
personnages.
D’autre
part, cette seule scène relève d’une
intéressante mise en abyme du cinéma lui-même
(plus généralement de la fiction), seul
habilité à faire se re-lever les morts.
Enfin, ce
rewind a un énorme impact émotionnel puisque
l’ellipse, ou plus prosaïquement le trou, ainsi
créée dans la matière filmique même,
augmente de manière incroyable le degré de tension.
Que se passe t’-il le temps que les deux personnages revoient
la scène ? A quoi s’attendre une fois que le
temps de la fiction aura repris son cours ? Et même si
au final la situation reste en l’état, cette seule
séquence aura entérinée et validée la
maîtrise formelle et narrative des deux amigos.
Tout montrer, c’est moins voir
La béance
créée par ce rembobinage réaffirme de
manière plutôt explicite l’importance du
hors-champ pour susciter la peur. Chose que de trop nombreux films
ont oublié, préférant la monstration à
la suggestion, enrichissant, parfois jusqu’à la
nausée, la narration de plans toujours plus nombreux. Les
jump-cuts et autres montages épileptiques
obéissant à la simpl(iste)e motivation de tout
montrer. Un trop plein qui parasite l’émergence de la
moindre émotion ou réflexion.
On l’a vu
dès l’entrée dans l’immeuble, la
volonté des réalisateurs est de créer un
hors-champ à la fois tangible (les bâches opaques
recouvrant les moindres issues) comme purement artificiel (le
rewind). Pour finalement les amalgamer de manière
ultra efficace dès lors que les infectés commencent
à attaquer. En effet, les couloirs étroits
(impossible de se tenir côte à côte)
figurés par les bords du cadre délimitent le champ
d’action. Et ce sont de ses limites diégétiques
que surgiront dans le champ les zombies. Sursauts
assurés.
Ce surgissement
est l’apanage depuis des années des jeux vidéos
horrifiques type Silent Hill mais surtout Resident
Evil. REC n’étant rien moins
qu’une adaptation non avouée du hit de capcom. Et
quelle adaptation ! A mille lieues de celle sans saveurs et
aseptisée de Paul Anderson. Ça égorge,
ça mord, ça bouffe, ça gicle parfois, bref
ça vit.
Aux divers
répertoires d’images déjà mis en
scène (images ciné, caméra vidéo,
infra-rouge) s’ajoute donc des visuels que l’on
croirait sortis des cinématiques composant le jeu.
S’il ne
fallait retenir qu’un plan du film, se serait sans doute
celui nous montrant par une vue en plongée du dernier
étage, la cage d’escalier et d’où
émergent de chaque bord de l’écran, donc de
chaque palier ou niveau, les têtes zombifiées des
personnages rencontrés précédemment.
Importance du
non-vu donc pour créer l’effroi, mais on peut y
adjoindre également l’importance du non-entendu. La
séquence dans la remise où les problèmes de
sons empêchent le caméraman de comprendre ce
qu’il est en train de voir/filmer permet de redonner toute
son importance à la bande-son dans la compréhension
des images.
Pixelisation
En plus de
questionner la place du consommateur face aux images qu’il
ingurgite, le film se double d’une mise en abyme
réflexive sur le jeu auquel Balaguero et Plaza soumettent
les spectateurs/joueurs. D’ordinaire, les adaptations de jeux
vidéos sont ennuyeuses par manque d’implication
émotionnelle. Autrement dit, on assiste
généralement à une partie jouée par
quelqu’un d’autre. Or, cette fois-ci et pour la
première fois le « joueur » est au
cœur de l’action, ce que les plans en vue subjective
illustrent et figurent à merveille (la caméra
est le regard du
spectateur). Pour autant, nous n’avons aucun contrôle
sur la partie que nous « jouons ». Le film
est un simulacre presque parfait de libre-arbitre puisque au final,
nous en sommes réduits à interpréter des
personnages contrôlés par les deux
réalisateurs. Deux séquences démontrent
à elles seules l’étendue de ces nouveaux
enjeux. Cernés de toute part, les quatre derniers survivants
tentent de se réfugier dans un appartement inoccupé
du dernier étage. Mais pour y accéder, ils ont besoin
du passe du président du syndic. Problème, où
habite t’il ? Une seule solution, redescendre deux
étages, regarder sur les boîtes aux lettres du rez de
chaussée, puis remonter. Le tout au milieu de zombies
arrivant de toute part. Séquence à la tension
maximale où les personnages comme les spectateurs sont
littéralement baladés d’un coin à
l’autre de l’écran. Deuxième temps, la
scène où la journaliste se voit dirigée et
contrôlée par le caméraman (le spectateur
puisque nous sommes en vue subjective) dans la pénombre
à la recherche du fameux trousseau de clés. Lui
intimant l’ordre d’aller à droite, à
gauche comme n’importe quel avatar virtuel.
Quand enfin la
journaliste et son collaborateur parviennent à
accéder au dernier étage, sorte d'ultime niveau,
l'expérimentation formelle cesse pour laisser la fiction
reprendre ses droits. Cet appartement oublié est
saturé de photos, de reliques, de signes rappelant d'autres
oeuvres inspiratrices. Et c'est dans ce lieu de confinement, au
coeur même de la fiction, puisque l'on apprend par la
bande-son que cet endroit est le point de départ du
désastre, que la terreur sera à son paroxysme.
Balaguero et Plaza confrontant finalement les rescapés
à ce qui gît, ce qui vit dans les
ténèbres, l'origine du mal.
Alors
que son dispositif narratif clame à chaque plan le
contraire, REC est une oeuvre
maîtrisée de bout en bout par son duo détonnant
de réalisateurs. Questionnant notre perception des images
comme les différents régimes dans
lesquelles elles s'inscrivent et évoluent, Plaza et
Balaguero n'oublient pas pour autant leur intrigue et la
caractérisation des personnages. Soit ce que Romero n'a pas
réussi à faire dans son Diary of the
dead. Subversive, transgressive et réflexive,
REC est une oeuvre majeure du cinéma, tous
genres confondus.
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