« Les fils de l’homme » est un grand film, passé honteusement inaperçu lors de sa sortie en salles. Noël approchant, c’est loccasion de le réhabiliter en achetant le dvd en masse.
Alfonso Cuaron le réalisateur, avant ce film, peut s’enorgueillir d’avoir livrer l’épisode le plus sombre et passionnant de la saga Harry Potter. Parvenant à inculquer une vision personnelle à une série complètement sclérosée par le manque d’ambition, l’absence de prise de risque de réalisateurs entièrement dévoués au respect servile et confortable d’un best-seller mondial.
Ici, il s’attache à un film plus modeste. En termes budgétaires s’entend. Car en termes narratif et thématique, il sort clairement du lot.
Les fils de l’homme est un film de S.F d’anticipation mais le futur qu’il décrit n’a rien d’apocalyptique comme celui de Mad Max, de loufoque comme Retour vers le futur, ou encore d’infantile et merveilleux comme Star Wars. Soit une dystopie d’autant plus inquiétante que le film dépeint un futur tout à fait crédible.
Mis à part la situation de départ, la stérilité comme pandémie de toute une civilisation appelée à disparaître faute de descendant, la situation géopolitique est à peine exagérée. De telle sorte que la vision de réfugiés clandestins parqués dans des cages géantes, en adéquation avec cette société futuriste au bord du chaos, amène à s’interroger sur le sort réservé aux réfugiés contemporains qui sont maltraités, déboutés de droit d’asile, enfermés dans des camps (pour des populations d’Afrique) ou soumis à des tests ADN et des mesures restrictives humiliantes et racistes.
Le but premier était vraiment de s’interroger sur l’état actuel du monde coincé entre répression des minorités et montée des intégrismes. D’ailleurs, le fait que le film se déroule en 2027, soit à peine 20 ans dans le futur corrobore l’orientation d’être aussi authentique que possible.
Et puis d’emblée, on est immergé dans la fiction. A partir du moment où on suit les premiers pas de Clive Owen (toujours aussi bon) dans ce café et qu’après en être sorti, celui-ci explose peu de temps après en arrière plan, on sera toujours aux côtés du personnage. La caméra épousera chacun de ses mouvements. Au début des travellings latéraux calmes et tranquilles quand il déambule dans la cité, puis des mouvements saccadés et des décadrages sauvages dès qu’il est exposé à une fusillade et qu’il tente d’y échapper.
De même, dans le camp des rebelles, on apprendra en même temps que lui qui étaient les véritables auteur de l’attaque qui a coûté la vie à sa bien-aimé et le véritable objectif qu’ils poursuivent en tentant de préserver la vie de la dernière femme enceinte. Nous n’avons aucun temps d’avance, aucun recul par rapport à la fiction. De telle sorte que l’on prend tout en pleine gueule et que la tension ne baisse jamais.
Ce qui est vraiment admirable dans ce film c’est que l’action est déterminée par des éléments narratifs purement émotionnels. Ce sont vraiment les sentiments des personnages qui les font avancer et les amène à prendre des décisions déterminantes par la suite.
Pour en revenir à la manière de filmer, ce qui est admirable c’est que cette caméra compose un véritable reportage de guerre. On se croirait dans un documentaire pris sur le vif. Et valeur ajoutée, on a pas droit au « hand-shaking » habituel, procédé qui pour figurer une action chaotique secoue la caméra dans tous les sens, de telle sorte que l’action devient incompréhensible !
Tout le monde s’est très justement extasié devant la virtuosité, la fluidité des plans séquences émaillant le film. Notamment lors de l’attaque de la voiture des héros traversant une forêt. Cette manière de filmer n’est jamais gratuite et ostentatoire. Cuaron n’est pas du genre à produire ce genre d’effet juste pour épater la galerie. Non, c’est bien dans le but de donner une réelle unité à l’action filmée pour souligner par contraste le chaos ambiant.
Et que ce soit dans cette séquence admirable ou durant tout le film, le but est clairement d’aboutir à la rencontre du premier plan avec l’arrière plan. Beaucoup de scènes impliquant Owen le montre au premier plan, impassible tandis que le second plan explose -la scène inaugurale du café - ou s’anime - la scène presque onirique où suivant une biche dans les travées d’une école délabrée, il voit à travers une fenêtre brisée la jeune femme enceinte, dernier espoir de l’humanité, faire de la balançoire. Subtilement, Cuaron figure que tout l’enjeu est dans la réunion de ces deux mondes « parallèles ».
Qui dit film de S.F dit effets spéciaux. Aussi invisibles soient-ils, le film en est pourtant truffé. Mais une fois encore pas d’esbroufe visuelle. De simples modifications de décor, ou des rajouts d’explosions cela reste de petites touches qui permettent de crédibiliser un peu plus les lieux d’action et donc l’histoire. Surtout, il faut tout de même savoir que lors de la scène d’accouchement, le bébé est entièrement généré par ordinateur ! La tension et le jeu des acteurs sont tels qu’on ne se rend compte de rien. Encore une preuve irrémédiable que tous les effets sont au service du récit.
Si la trame narrative n’a rien d’originale, en d’autres mains elle aurait été réduite à sa plus simple expression afin de laisser libre cours à l’action. Soit ce que ce cher Michael Bay réussi parfaitement à faire avec « The island ».
Mais Alfonso Cuaron a su transcender son matériau de base pour faire un film formellement abouti et émotionnellement très riche. Assurément un des films de 2006 et qui deviendra au fil du temps une véritable référence en la matière.
Nicolas ZUGASTI
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