S’il avait fallu attendre plus d’une décennie pour voir des films éminemment réflexif et pertinents sur le conflit viet-namien, les années 2000 semblent générer un temps de maturation beaucoup plus court. Décennie de la vitesse accélérée où tout concourt à donner un rythme frénétique à l’existence - déplacements, consommation, téléchargements, tout est plus rapide. Il n’est qu’à voir les films prenant pour sujet les deux conflits en Irak qui se succèdent régulièrement. Dernièrement, le rythme s’est notablement accéléré et la fin d’année 2007 a vu débuter une déferlante qui va se poursuivre jusqu’au mois de février. « Lions et agneaux », « Dans la vallée d’Elah », Battle of Haditha », « Redacted », une vague qui débute avec l'exceptionnel film de Peter Berg « Le royaume ».
Et quand je dis exceptionnel, je pèse mes mots car venant du réal de « Very bad things », un film dont l'action se déroule en Arabie Saoudite ne pouvait présager d’une telle intelligence. Un traitement sans nul doute du à Michael Mann intervenant ici à titre de producteur. Au-delà de la légitimité qu’apporte un tel nom, l’influence du maître à filmer est palpable.
Donc l'histoire voit une équipe d'agents du FBI
emmené par Jamie Foxx enquêter sur un attentat ayant
tués nombres de ressortissants américains sur le sol
saoudien. Dont deux agents. Et pour cela ils doivent se rendre sur
place, ce qui vu les relations entre les deux pays n'est pas
gagné d'avance.
Si "le royaume" semble aussi porté sur la
bipolarité de relations pour le moins ambiguës entre
les états-unis et l'arabie saoudite c'est qu'il est le
reflet d'une vision manichéenne véhiculée et
acceptée par nombre d'américains, quand bien
même, de rapports en révélations,la situation
réelle est plus complexe.
Ce film dé-réalise le fantasme ultime des faucons de
Bush Jr qui tentent de nous vendre un choc des civilisations qui
n'a pas lieu d'être.
Déjà, le générique
est un véritable concentré clair et précis de
la situation géopolitique unissant ces deux pays. Ensuite,
l'attentat en question est proprement ahurissant de
réalisme. Au bout de 5 minutes de film, vous êtes
déjà sur le cul. La réalisation, le montage,
l'intensité et la violence font de ces premières
séquences des modèles du genre.
Parce que les relations diplomatiques sont au point-mort, et du
fait de cet attentat aussi meurtrier
qu'impressionnant un climat de tension
permanente règne. Et avant de jouer "les experts" en
vadrouille au proche-orient, nos agents vont devoir composer avec
des us et coutumes pour le moins restrictives. Et gagner la
confiance de leur homologue saoudien, qui avoue ne rêver que
de tuer les responsables. Un peu réac' non pour
quelqu’un qui apparaît comme un "libertaire
frustré" par le système militaire.
L’une des grandes forces du film est donc d’utiliser
nombre de poncifs du genre pour mieux les exploser par la suite.
Des personnages archétypaux qui semblent véhiculer de
prime abord une pensée et une vision colonialiste du monde
particulièrement nauséabonde.
Film d'une intelligence rare qui n'appuie pas lourdement sur les
ressentiments et la tristesse légitimes de certains des
protagonistes, et qui en présentent d'autres sous des
côtés finalement plus sombres que prévus.
De même l'aspect émotionnel lié au drame
personnel vécu par le personnage de Jennifer Garner est
là aussi traité de manière extrêmement
intelligente puisque jamais le film ne verse dans le pathos
à outrance (avec gros plan sur les larmes coulant le long du
visage et tutti quanti).
Si l’action est loin
d’être frénétique (on est pas en
présence d’un actioner de base non plus) ce
n’est pas pour autant que l'on s'ennuie. Tout
l’intérêt réside dans les tractations
diplomatiques et le travail d'enquête qui tendent vers un
final absolument détonnant. 30 dernières minutes
remarquables, une plongée directe en pleine guérilla
urbaine où la
topographie menaçante des lieux et les
tireurs embusqués rendent la situation encore plus
anxiogène. Un must de tension paroxystique.
« le Royaume » montre à quel
point chacun est convaincu que l’autre ne rêve que de
le détruire.
Pourtant, la fraternisation est possible comme le démontre
Fleury et son homologue saoudien. Malheureusement, cet espoir sera
bien vite liquidé (au sens figuré comme au sens
propre !), dans un final aussi spectaculaire qu'anxiogène.
Le plus déchirant étant que
l’anéantissement de tout espoir viendra de la main
d’une fillette.
On peut difficilement taxer ce film d’être pro-Bush.
Par contre il saisit une posture post-11 septembre moins altruiste
et tenant maintenant plus de la résignation.
L’affrontement est inévitable.
La reproduction des mêmes schémas de pensée
engendre une violence toujours plus exacerbée.
Mais ce qui fait, à mon humble avis, de
ce film un classique presque instantané est sa fin montrant
que malgré toute la meilleure volonté du monde, il
demeure un mur d'incompréhension culturel qui engendre une
violence aveugle ou fanatique. Différentes causes,
mêmes maux.
"on les tuera tous." ? Ok, mais après ? Sacrée
impasse idéologique, s’il en est.
Nicolas ZUGASTI
Commentaires