Le 13 novembre 2007, sont parus les deux derniers tomes des aventures du plus charismatique des amnésiques du 9ème art, XIII. Albums n°18 « la version irlandaise » dessiné par Jean « Moebius » Giraud et n°19 « le dernier round » qui mettent un terme à ses pérégrinations.
Et il faut bien
l'avouer, il était temps que cela se termine !
Victime de son succès
Parue pour la
première fois en 1984, XIII connaît
un grand succès et devient au fur et à mesure des
albums un best seller de la bande dessinée. La
série bénéficie du fait d'être l'une des
premières à avoir introduit le thème de
l'espionnage dans le neuvième art. Il s'agit de plus d'une
saga à suivre, contrairement à l'autre grande
série populaire du même scénariste, Largo
Winch. Cet étalement sur la durée permet à Van
Hamme de développer une intrigue complexe mais lisible, aux
multiples rebondissements. Le dessin, réaliste et sobre, est
très accessible.
Les premiers albums, qui sortent au rythme soutenu d'un par an,
connaissent un succès croissant, essentiellement grâce
au bouche à oreille. En 1990, après la
première année sans XIII, deux
albums (« le dossier Jason Fly » et
« la nuit du 3 août ») sortent
à quelques mois d'écart, soutenus par une importante
campagne publicitaire qui ouvre à la série les portes
de la grande distribution. Pour l'album suivant
« XIII contre un »,
l’éditeur produit même un spot de huit secondes
pour le cinéma, une première dans l'histoire de la
bande dessinée, qui propulsera l'album à plus de
175 000 exemplaires vendus. XIII marque le
premier mariage à grande échelle entre BD et
marketing : peu avant la sortie de chaque nouvel album, les
premières planches sont publiées dans
différents journaux. Des accords sont passés avec la
Française des jeux, avec des éditeurs de jeux
vidéos et de jeux de société et
XIII est décliné sous tous les
angles possibles. La série est devenue un produit dont on
crée le besoin grâce à une promo abondante et
savamment orchestrée. Ultime accroche, la mention culte est
de fait accolée. Pris au propre piège de sa
réussite, la série au départ si ambitieuse se
mue en une entreprise commerciale de luxe. L’attente de
lecteurs de plus en plus nombreux est telle que Van Hamme
bâcle ses scénarios qui ne sont plus que des
prétextes à de l’action échevelée
et des retournements parfois assez rocambolesques. La série
demeure plaisante à lire mais dans l’opération,
a perdu son âme.
Le fil rouge, soit la recherche désespérée de son identité, a conduit notre numéro fétiche dans une spirale mémorielle qui pris sur la fin des proportions inflationniste : d'un album à l'autre (parfois dans le même) son identité changeait au gré des rebondissements scénaristiques afin de relancer la machine et donc l'intérêt des lecteurs. Qui est vraiment XIII ? C'est là la question à laquelle répond le dernier album. Mais est-ce si important de connaître sa véritable identité ? Pas vraiment, car le plus intéressant dans cette série était justement le parcours alambiqué et torturé de Jason Mac Lane pour tenter de lever le voile sur son passé.
Et c'était véritablement sa capacité de raisonnement et de réaction pour se sortir des embrouilles qui étaient le moteur de l'intrigue. Seulement, à partir du moment où la conspiration fut conjurée et le numéro I démasqué (dans l'excellent album « Le jugement »), XIII devint de plus en plus passif pour peu à peu disparaître du premier plan au bénéfice de tous les personnages secondaires gravitant autour de lui. Devenant plus une présence fantomatique hantant les albums. C'est bien simple, ce sont ses amis les plus intéressés par la découverte de la « vérité ». C’est également dans cet album charnière que disparaît « la mangouste », LE méchant de la série. Tueur responsable de l’amnésie de notre héros – exécution ratée – il tentera par tous les moyens de réparer son erreur. Deux êtres inextricablement liés par le destin, le créateur face à sa « créature ». Le complot mis à jour et son « chien de garde » mis hors d’état de nuire, la série perd son principal ressort dramatique. Reste la quête de XIII, découvrir qui il est. Mais le cœur n’y est plus.
Sans doute par peur
de lasser mais plus prosaïquement pour attirer de nouveaux
lecteurs (la série dure depuis 1984 quand même), une
nouvelle orientation fut donc donnée. Un peu ce que les
comics ont l'habitude de faire régulièrement,
relancer une série en repartant sur de nouvelles bases. Mais
on peut aussi rapprocher
« XII » de la série
« Twin peaks ». Bien que
formellement différentes, Lynch et Van Hamme avaient dans
l'idée de faire une série au mystère
perpétuel. Ils sont plus intéressés par ce
qu'il révèle que par sa résolution. Si nous
avons fini par connaître le nom de l'assassin de Laura
Palmer, c'est bien à cause des pressions de la chaîne.
De même que ce fut une décision éditoriale de
stopper en pleine gloire, avant un essoufflement des ventes et une
lassitude des lecteurs. Une manière d'assurer une
rentabilité maximale sur une série devenue objet de
culte : jeu à gratter, promo à grande échelle
à chaque nouvel album, jeu vidéo...Et bientôt,
adaptation live (voir article suivant).
L’Histoire sans fin
Lorsque Lynch dévoila l'identité du meurtrier, il s'ensuivit dans la seconde partie de « Twin peaks » une exploration aussi passionnante des coulisses du mal à l'oeuvre dans cette ville. Ce que ne réussit pas complètement la saga XIII dans son exploration du passé morcelé de notre héros. Mais ce qui fit le plus grand mal a été la disparition du tueur à gage « la mangouste ». Un vieillard aussi retors, intelligent et impitoyable qui donna bien du mal à l’homme dans la force de l’âge surnommé numéro XIII. Une fois encore, l'adage qui veut que la réussite de toute oeuvre de fiction tienne dans la fascination pour le bad guy se vérifie. Le charisme et l'ambiguïté de « la mangouste » en font une des figures du mal les plus réussies, aussi mythique que peut l'être Dark Vador. Surtout, il était le parfait contre-point de XIII, aussi déterminé à le tuer que l'autre était déterminé à faire la lumière sur ce qu'il lui était arrivé.
Mais le
véritable intérêt de la série et le
génie de Van Hamme est d'avoir fait de son personnage une
quasi feuille blanche sur laquelle se réécrivait son
histoire, elle même intrinsèquement liée aux
plus grands évènements historiques des
États-Unis puisque le premier album (« le
jour du soleil noir ») le présente tout de
même comme l'assassin du président américain
Walter Shéridan. Avec cette série, le
véritable propos de Van Hamme est de revisiter l'Histoire de
ce pays hanté par ses
« démons » : assassinat de JFK,
révolution en Amérique latine, mafia, CIA, Ku Klux
Klan, le maccarthysme, etc… Le tout, articulé autour
d'une intrigue tournant autour d'un complot qui permet de donner
forme aux peurs les plus abstraites, paranoïa et origine
cachée. C’est ce qui a contribué à son
succès, la série s’ingéniant à
trouver une explication à ce qui se révèle
être une conjonction d'évènements comme
à l'éternelle question « Qui
suis-je ?».
Horizon vers qui tous les fils narratifs convergent,
l'identité de XIII est un Mc Guffin (1) moderne, ni plus ni
moins.
Et c'est la popularité croissante de la série qui
précipita son arrêt. Par peur d'une
désaffection si le mystère demeurait trop longtemps
entretenu. Surtout, l'objet de toutes les attentions s'était
reporté sur la possibilité donnée ou non
à XIII de lever enfin le voile sur tout son passé. On
l'a dit, Van Hamme était plus intéressé dans
l'exploration de toutes les pistes narratives possibles que dans la
révélation. La renommée acquise étant
devenu un carcan à son imagination, et pour éviter de
perdre les lecteurs, les derniers albums voyaient leurs intrigues
tellement diluées qu'au final elles ne racontaient plus
rien. Il était temps d'y mettre un terme.
Donc, à la fin de l'histoire, XIII sait qui il est. Ou plutôt il connaît son véritable nom et sait qui il n'est pas. Autrement dit, il doit se reconstruire en repartant presque de zéro. Une deuxième chance sans pareille que par analogie on peut considérer comme une seconde naissance. D'ailleurs, le major Jones (très belle black et petite amie de notre héros) l'a compris dès le départ, refusant de l'appeler autrement que par le nombre porte bonheur, le fameux XIII.
(1) Un McGuffin est un
néologisme hitchcockien. C’est un objet qui ne sert
qu’à faire agir l’acteur : la recherche de
documents, un verre de lait, tout ce qui fait bouger,
réagir, vivre le personnage et qui n’a aucune autre
utilité que d’accroître le suspens
(éventuellement).
Il déclare à Truffaut : « C’est
extrêmement important pour les personnages du film, mais sans
aucune importance pour moi, le narrateur. »
Le McGuffin ne veut rien dire, ne représente rien. Le nom
même est créé pour faire parler les bavards, et
imaginer les plus folles théories. Il a une consonnance
écossaise, et pourrait être n’importe quoi, tant
que c’est absurde.
Voici comment Hitch
raconte l'origine du terme :"Deux voyageurs se trouvent dans un
train en Angleterre. L'un dit à l'autre : "- Excusez-moi
Monsieur, mais qu'est-ce que ce paquet à l'aspect bizarre
qui se trouve au-dessus de votre tête?
- Oh c'est un McGuffin.
- A quoi cela sert-il?
- Cela sert à piéger les lions dans les montagnes
d'Ecosse.
- Mais il n'y a pas de lions dans les montagnes d'Ecosse.
- Alors il n'y a pas de McGuffin."
Evidemment l'anecdote est surtout faîte pour faire parler les
bavards...et pour répondre à ceux qui voulaient une
vraie réponse.
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