Sous prétexte de redéfinir le
genre du film de triades, Johnnnie TO livre une intéressante
et étonnante réflexion sur le pouvoir. Car à
l'instar de ses personnages soi-disant attachés aux
traditions ancestrales pour les fouler du pied dans la minute
suivante, Johnnie TO dynamite l'image de ces chefs de clan plus
attachés à préserver leur domination
qu'à un sacro-saint code d'honneur.
The milky way
Réalisateur insaisissable, travaillant
sur plusieurs films au cours de l'année, sans que l'on
puisse jamais connaître sa véritable implication,
grâce au studio qu'il a fondé – Milky Way-,
Johnnie To peut ainsi donner libre cours à son inspiration.
Qu'il soit crédité comme « simple producteur
» (bien que s'appropriant la « paternité »
visuelle de certaines prod.) ou comme réalisateur (de plus
en plus souvent en compagnie de quelqu'un d'autre), il a
marqué de son empreinte la production de l'ancienne colonie
britannique, parvenant en quelques années a monter une
véritable usine à polars fonctionnant sur des codes
désormais bien établis. Des oeuvres telles que
« Running out of time », «
the longest nite », « The
mission », « Breaking news
» ou « PTU » (liste vraiment
loin d'être exhaustive !) permettant d'établir un mode
d'emploi de son cinéma.
En plus de la comédie
(élément fédérateur au niveau local),
To injecte toujours une solide dose de mélodrame à
ses polars, ceux-ci pouvant être autant définis par
une intrigue policière forte que par les tourments
émotionnels de ses personnages. Même si certains de
ses films ont une trame minimaliste, ce qui caractérise
réellement son cinéma est l'observation de
l'évolution d'un petit groupe d'hommes aux méthodes
viriles autant que par l’infantilisme affiché par
nombre de ses personnages, ceux-ci passant le plus clair de leur
temps à « jouer ». Un jeu qui se retrouve bien
évidemment dans la mise en scène de TO, virtuose et
esthétique au possible.
S'il est une véritable constante, c'est
que ce réalisateur atypique alterne les productions
rentables afin de financer des projets plus personnels et
aboutis.
Le cinéma des
triades
Et en matière de film personnel, le
diptyque Election 1 et 2 se pose là. Car la
plupart des caractéristiques de son style sont ici sinon
absentes, du moins en sourdine. Car plus qu'une histoire
policière ludique, Johnnie TO aborde le genre des films de
triades avec sérieux et intelligence, parvenant à
souligner les contradictions de ces triades attachées
à des valeurs et rites ancestraux mais seulement en tant
qu'héritage culturel à respecter pour la forme et
plus du tout comme référentiel et factuel de ces
organisations criminelles.
A l'origine, c'est au début de la
dynastie Mandchou (XVII ème siècle) que naissent de
nombreuses sociétés secrètes afin de lutter
contre l'oppression impériale. La plus connue étant
la Tiandihui, une association fraternelle qui veille au bien
être de ses proches et à l'équilibre social
d'un milieu fragile, notamment par l'alimentation d'une caisse
commune destinée aux mariages et funérailles de la
paysannerie chinoise. Mais les notables villageois dénoncent
les dérives mafieuses : extorsion de fond et renvoi des
immigrés vers leur terre d'origine (entre 4 planches !)
s'ils refusent de cotiser à la caisse commune. Les
siècles passent et les activités violentes de
Tiandihui s'intensifient, l'organisation changeant de nom pour
celui de triades.
De fait, les triades s'intéressent bien
vite à l'industrie cinématographique locale et les
films les mettant en scène seront rarement critiques. Petit
à petit les films se font plus réalistes
jusqu'à les présenter de manière
extrêmement défavorable. Une dérive qui va
faire sombrer l'image des triades dans la caricature.
Jusqu'à « The Club » (1981
– Che-Kirk WONG) qui met l'accent sur un traitement plus
authentique dans la représentation de leurs activités
pour arriver au final à les présenter comme un groupe
d'individus versatile et opportuniste qui n'a que faire du code
d'honneur quand des intérêts financiers et
territoriaux sont en jeu. Ce film a fait l'unanimité aussi
bien du côté des triades que des forces de
l'ordre.
Puis vint « Le Syndicat du
crime » (1986 – John WOO), succès qui
fait apparaître les triades sous un jour plus glorieux et
iconique que jamais, propulsant Chow Yun-Fat et Andy Lau au sommet
et engendrant une flopée de films mythifiant l'image de ces
gangsters honorables faisant des triades un symbole de glamour
à la limite du fantasme adolescent.
Bien que certains films tentent de renverser la
tendance ; comme « School on fire »
(Ringo LAM) et « Gangs » (Lawrence
Ah-Mon) de 1988, traitant de l'infiltration des triades en milieu
scolaire pour trouver de la chair fraîche ; le genre continue
à se vulgariser à outrance et tombe progressivement
dans la médiocrité et le manque d'inspiration
flagrant.
La démocratie du
crime
Jusqu'à Johnnie TO. Mais plutôt que
de reprendre les codes inhérents au genre pour les
ressusciter, il va plus loin en faisant une véritable
fresque politique sur l'impossibilité pour Hongkong (et par
extension la Chine) de devenir une puissance démocratique
à part entière.
Bien sûr, TO nous livre tout de même
des grands moments d'action teintés d'humour burlesque (pour
s'en convaincre voir une bonne partie du 1er où tout le
monde tente de s'emparer du sceptre, symbole de la reconnaissance
et de l'autorité du nouvel élu en tant que chef,
celui-ci passant de main en main de manière tantôt
brutale ou amusante), mais aussi des mises à mort aussi
brutales qu’imprévisibles et glauques. Car cette
fois-ci les personnages ont des motivations autrement plus
sérieuses, la conquête du pouvoir.
Et ce n'est pas un hasard si le diptyque de
Johnnie TO encadre la rétrocession de HK à la Chine.
L'île étant en plein marasme culturel et politique, la
fin de l'occupation britannique les laissant dans l'expectative, au
bord du chaos (comme admirablement montré par Tsui HARK dans
« The Blade » et « Time
and Tide » notamment).
La triade ici considérée a la
particularité d’opérer à des
élections pour désigner leur représentant, le
« délégué ». Un désir
démocratique perturbé par le recours à des
rites anciens à valeur symbolique certes mais auxquels ils
restent très attachés puisque constitutifs de leur
organisation. Là se pose la question du poids des traditions
dans toute construction politique et la difficulté de s'en
affranchir.
Mais surtout, ces élections sont
entachées par le clientélisme, les pots de vins et
l'influence lorsqu'il s'agit d'acheter les voix décisives.
Une digne représentation du système à
l’œuvre dans nos démocraties ?
Et si finalement c'est Lok qui est élu,
les « oncles » le considérant comme le garant de
leurs valeurs, il s'avère in fine aussi avide de pouvoir et
impitoyable sinon plus que son concurrent, Big D.
L'attitude de Lok dans sa manière de se
débarrasser de ses adversaires renvoie à la
façon dont Kinji FUKASAKU dépeignait les yakuzas
japonais dans des films aux titres aussi explicites que «
Combats sans code d'honneur » ou «
Le cimetière de la morale ». Alors
que les membres de la triade font tout pour éviter une
guerre des gangs en recourant à la conciliation et la
concession, finalement le nouvel élu va résoudre le
problème à sa façon. Le changement
s'opérant de manière brutale, par un effet de montage
et non pas par l'image. Après avoir tenté de
désamorcer tout conflit les trois quart du métrage,
on assiste in fine au retour à des méthodes plus
expéditives.
Intéressante est justement la
manière dont il tue. Pas d'emphase visuelle ou stylistique,
restent les images brutes de mises à mort qui illustrent
froidement combien il est long et difficile de tuer une
personne.
Ainsi le premier Election voit
des méthodes féodales se substituer finalement au jeu
démocratique afin qu'un semblant d'unité persiste
face à la menace de dissidence brandie par Big D. Le sort
peu enviable qui lui est réservé pour conclure le
film en dit long sur la prise en compte d'un désir
d'émancipation. Bien qu'ici le désir de Big D
était principalement motivé par la soif d'exercer
lui-même un pouvoir total sur le clan et ses actions.
Le mandat du nouvel élu dure deux ans,
soit le temps séparant l'action de Election
1 du deuxième. Cette fois-ci, on se retrouve
après la rétrocession et on suit le parcours de Jimmy
en rupture de ban qui tente de couper les ponts avec l'organisation
en se livrant à des activités commerciales licites.
Mais la Chine l'acceptera à la condition qu'il prenne le
contrôle de la triade. Ainsi, l'accès au
libéralisme économique est – il
subordonné à la conservation et au maintien de
méthodes barbares. Cet opus voyant l'ascension et la prise
de pouvoir de la jeune garde incarnée ici par Jimmy qui
supplante la vieille génération (Lok), ne
s'embarrassant plus d'un héritage culturel ou d'un code
d'honneur devenu désuet lorsque des intérêts
économiques entrent en compte.
HK et reste du monde : même
constat.
Un diptyque étonnant mais surtout
impressionnant de la part de Johnnie TO car abordant frontalement,
avec intelligence et virtuosité un sujet difficile, les
perspectives d'avenir politique de la Chine, le tout via un genre
jusque là moribond et ultra codifié, le film de
triades. Car au-delà d'un fort contenu politique, TO
renouvelle admirablement le film de mafieux. Ce que n'a pas su
faire Scorcese avec le remake sans âme de «
Infernal Affairs ».
Et au vu de cette oeuvre, l'émergence
d'une conscience politique et d'un pouvoir démocratique
semble peu envisageable.
Subsiste peut être un espoir
incarné par la génération
représentée par le fils de Lok, qui après
avoir assisté à l'exécution de la fin du 1er
film tentera dans le second de suivre l'exemple paternel en
intégrant un gang. Mais alors qu'il choisi de tout
abandonner par dégoût, il s'en ira vers un ailleurs
(meilleur ?) jamais montré à l'écran.
Le plus terrifiant étant que ce que
disent ces films de la société hongkongaise (et par
conséquent chinoise) peut être rapporté
à la logique capitaliste de l'ultra-libéralisme
actuel qui phagocyte peu à peu les prérogatives
politiques de nos démocraties.
La loi du plus fort étant
érigée en tant que paradigme d'un système
capitaliste. Ou quand la prédominance de méthodes et
règles archaïques ne peut que porter préjudice
à toute construction démocratique.
Nicolas ZUGASTI
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